On raconte, dans les tavernes de Vasselune, que le monde n'a jamais été fini.
Les vieux disent que lorsque les dieux se sont lassés de dessiner les montagnes et les fleuves, ils ont laissé leur ouvrage inachevé, comme un tailleur qui abandonne une robe à mi-couture, un bras encore nu, un ourlet qui ne rejoint jamais tout à fait le tissu. Et que pour combler ce qui manquait, ils ont choisi, parmi les hommes, quelques mains capables de terminer le travail: les Cartographes.
Ce n'est qu'une légende, bien sûr. Une histoire pour endormir les enfants, ou pour justifier ce que personne, en réalité, ne comprend tout à fait. Les prêtres du Grand Temple la racontent avec des variations: certains affirment que les dieux n'ont jamais existé, et que le don des Cartographes n'est qu'un accident de la nature, une bizarrerie du sang qui se transmet sans logique, sautant des générations entières pour resurgir chez un enfant de meunier ou un fils de duc, sans distinction. D'autres, plus anciens, plus craintifs aussi, murmurent que ce n'est pas un don du tout - que c'est une dette. Que le monde, en laissant certains hommes le façonner, attend quelque chose en retour, et que personne, à ce jour, n'a encore découvert quoi.
Ce que l'on sait, avec certitude, c'est ceci: il existe, depuis toujours, des êtres qui naissent avec un pouvoir étrange. Ils tracent une ligne sur un parchemin - un chemin qui n'existe pas, une porte dans un mur plein, un pont au-dessus d'un gouffre - et, quelques jours plus tard, ce chemin, cette porte, ce pont, se trouvent là où ils les ont dessinés. Comme si la réalité elle-même avait attendu, patiente, qu'on lui montre où aller. Les paysans de la Vallée Basse racontent encore l'histoire du premier Cartographe connu, un berger nommé Amos Ferrand, qui aurait dessiné un pont de bois au-dessus de la rivière Iserne pour épargner à son troupeau une traversée dangereuse - et qui, en se réveillant le lendemain, aurait trouvé ce pont exactement là où son charbon l'avait tracé, avec le grain du bois, les noeuds, les fissures, aussi précis que dans son souvenir d'enfant.
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